Il y a un moment, dans les travées d'un tournoi de deuxième semaine, où vous voyez passer trois camionnettes frigorifiques, deux bus de joueurs et un camion de balles neuves — le tout avant midi. C'est ce jour-là que j'ai compris un truc bête : un tournoi de tennis, ce n'est pas un événement sportif avec un peu de logistique autour. C'est une petite ville qui s'installe pendant dix jours, avec sa circulation, ses déchets, sa restauration, son électricité, puis qui repart.
La question n'est donc pas « comment verdir un tournoi », mais « comment rendre supportable l'empreinte d'une ville temporaire ». Et là, franchement, les réponses ne sont pas là où on les attend.
Points clés à retenir
- Le poste d'émissions n°1 sur un grand tournoi n'est presque jamais le site lui-même : c'est le transport, joueurs et public confondus.
- Roland-Garros est certifié ISO 20121, la norme des événements responsables — un cadre de management, pas un label décoratif.
- La FFT a installé des nichoirs et des abris pour la biodiversité dans le bois de Boulogne, autour des courts.
- L'association Fête le Mur, fondée par Yannick Noah, utilise le tennis comme outil d'insertion dans les quartiers prioritaires.
- Les gestes les plus rentables sont souvent les plus ennuyeux : navettes, gobelets consignés, fin des goodies inutiles.
- Un club municipal peut réduire sa facture déchets de moitié avec deux décisions, pas quinze.
Comment rendre un tournoi de tennis plus écologique : commencez par la mobilité, pas par les gobelets
Si vous devez choisir une seule bataille, prenez celle-là. Sur à peu près tous les bilans carbone d'événements sportifs que j'ai pu consulter ou reconstituer, le déplacement des spectateurs et des joueurs écrase tout le reste. Loin devant l'éclairage des courts, loin devant la restauration, très loin devant les balles.
Le problème, c'est que la mobilité est aussi le poste sur lequel un organisateur a le moins de prise directe. Vous ne décidez pas où habitent vos spectateurs. Vous décidez seulement de ce que vous leur proposez à l'arrivée.
La navette avant le panonceau
J'ai vu deux tournois régionaux traiter le sujet de façon opposée. Le premier avait affiché partout « pensez covoiturage » et installé un panneau à l'entrée. Résultat après trois éditions : personne ne covoiturait, et l'organisateur se demandait pourquoi. Le second n'a rien affiché du tout. Il a simplement négocié deux navettes gratuites depuis la gare et le parking relais de la ville, toutes les vingt minutes, et il a supprimé le parking spectateurs sur site.
Cette année-là, ce second tournoi a vu la part de spectateurs venus sans voiture personnelle passer d'environ un quart à la moitié. Pas de campagne de communication. Juste une contrainte et une alternative.
Retenez ce principe : une injonction sans alternative ne produit rien. Une alternative sans parking gratuit produit des résultats.
Ce que change l'hébergement des joueurs
- Un hôtel partenaire à 200 mètres du site au lieu de 12 kilomètres : plus de navette individuelle, plus de voiture de location.
- Des arrivées groupées par jour plutôt qu'étalées : moins de trajets à moitié vides.
- Un joueur qui prend le train plutôt que l'avion sur un trajet intérieur — mais ça, vous ne le décidez pas, et c'est précisément le nœud du problème.
Bilan carbone Roland-Garros : ce que le site représente vraiment
Roland-Garros est souvent pris comme exemple, et c'est logique : c'est le plus gros tournoi français, et le seul du Grand Chelem sur terre battue. Mais l'exemple est mal lu. On retient que le tournoi a réalisé un bilan carbone et qu'il pointe le transport aérien comme poste principal. On oublie ce que ça implique.
La certification ISO 20121, à quoi ça sert concrètement
Roland-Garros est certifié ISO 20121. Beaucoup de gens lisent ça comme un label environnemental au sens où on l'entend pour un produit — un logo qu'on appose. Ce n'est pas ça du tout.
L'ISO 20121 est une norme de système de management pour les événements responsables. Concrètement, elle oblige l'organisateur à :
- identifier ses parties prenantes et leurs attentes (riverains, collectivité, prestataires, spectateurs) ;
- fixer des objectifs mesurables et les suivre dans la durée ;
- nommer un responsable et documenter les processus ;
- faire auditer l'ensemble par un organisme externe.
Autrement dit, ce n'est pas « on est gentils avec la planète », c'est « on a une méthode, des indicateurs, et quelqu'un dont c'est le travail ». La différence est énorme, parce qu'une méthode survit au départ du directeur du tournoi. Un bon sentiment, non.
Le revers de la médaille, et je vais être direct : une certification de management ne garantit aucun résultat environnemental en valeur absolue. Vous pouvez piloter très proprement une empreinte qui reste énorme. La norme vous dit que vous savez où vous allez, pas que vous allez au bon endroit.
Quels abris en faveur de la biodiversité ont été installés autour des courts ?
La Fédération française de tennis a installé dans le bois de Boulogne, aux abords du site, des dispositifs favorisant la faune locale : nichoirs à oiseaux, hôtels à insectes et abris pour chauves-souris. L'idée est d'occuper un terrain que les tournois négligent presque toujours — les espaces verts périphériques, qu'on tond et qu'on traite comme de la décoration.
Est-ce que ça compense quoi que ce soit en termes de carbone ? Non, absolument pas, et il ne faut pas laisser dire le contraire. Un hôtel à insectes ne compense pas un vol charter. En revanche, ça a une valeur réelle pour la biodiversité d'un bois urbain, et c'est un des rares gestes d'un tournoi qui laisse le site meilleur après son passage qu'avant.
C'est peut-être le seul indicateur qui compte vraiment sur le long terme.
Déchets, balles et restauration : les gains faciles, et leurs limites
Un chiffre qui circule dans le milieu : sur un tournoi professionnel, les balles représentent une fraction infime du bilan carbone — moins de 1 % — mais une part énorme de la communication environnementale. Pourquoi ? Parce que c'est visible, photographiable, et facile à raconter.
Je ne dis pas qu'il faut s'en moquer. Je dis qu'il faut arrêter de croire qu'on règle un problème en le rendant photogénique.
Ce qui marche vraiment sur les déchets
Sur un club municipal que j'ai accompagné, deux décisions ont suffi à faire chuter le volume de déchets résiduels de moitié environ :
- Passer les gobelets en consignation avec un euro rendu, au lieu du gobelet jetable.
- Supprimer purement et simplement le stand de goodies (casquettes, porte-clés, fanions) — personne ne les réclame, tout le monde les jette dans les 48 heures.
La troisième mesure, en revanche, n'a rien donné : les bacs de tri placés en tribune. Taux d'erreur massif, contamination croisée, et au final un bac « recyclable » envoyé en enfouissement comme les autres. Le tri en public ne fonctionne que s'il y a quelqu'un pour surveiller à côté. Sinon, c'est du décor.
| Action | Coût pour l'organisateur | Effet réel |
|---|---|---|
| Navettes gratuites + parking payant | Élevé | Fort sur le bilan carbone |
| Gobelets consignés | Faible | Fort sur les déchets |
| Suppression des goodies | Négatif (économie) | Moyen, mais immédiat |
| Bacs de tri en tribune sans surveillance | Moyen | Quasi nul |
| Nichoirs et abris biodiversité | Faible | Nul en carbone, réel en biodiversité |
Fête le Mur, ou pourquoi l'écologie d'un tournoi ne se joue pas qu'au stade
L'association Fête le Mur, créée par Yannick Noah, utilise le tennis comme levier d'insertion dans les quartiers prioritaires : accès au sport, accompagnement scolaire, animation de proximité. On pourrait se demander ce que ça vient faire dans un article sur l'écologie.
La réponse tient en une phrase : un tournoi qui réduit son empreinte mais reste inaccessible au quartier d'à côté n'a rien réglé. Il a déplacé le problème.
L'ISO 20121 parle explicitement d'« héritage » — ce que l'événement laisse derrière lui. Un club qui ouvre ses courts à un programme d'insertion laisse un héritage. Un club qui installe des nichoirs et ferme son parking aux gamins du coin laisse une photo.
Ce n'est pas une posture morale. C'est une question de durabilité au sens propre : un événement qui ne crée pas d'attachement local finit par perdre son autorisation sociale, et sans autorisation sociale, il n'y a plus d'événement.
Ce que vous pouvez faire dès demain, quel que soit le tournoi
Vous n'organisez probablement pas un Grand Chelem. Moi non plus. Mais la hiérarchie des priorités ne change pas selon la taille.
- Mesurez avant d'agir. Une saison de relevés, même approximative : nombre de voitures, tonnage de déchets, kilowatts. Sans ça, vous agissez au feeling, et le feeling se trompe presque toujours.
- Attaquez le transport. Une navette, un parking relais, un partenariat avec un hôtel proche. C'est là que se joue l'essentiel.
- Supprimez avant de remplacer. Le geste le plus écologique reste celui qu'on ne fait pas : ni goodies, ni bouteilles plastique, ni programme papier.
- Ne comptez pas sur le tri sans humain. Si personne ne surveille le bac, le bac ne sert à rien.
- Laissez le site meilleur qu'avant. Un abri, une haie plantée, une convention avec une association locale.
La cinquième ligne est celle qu'on oublie systématiquement, parce qu'elle ne se met pas dans un tableau de bord.
Le vrai indicateur n'est pas dans le rapport
Après des années à regarder des bilans, des certifications et des plans d'action, une chose m'échappe toujours : la plupart des organisateurs mesurent ce qui est facile à mesurer, pas ce qui compte. Tonnes de déchets détournées, litres d'eau économisés, kilomètres de navettes — tout ça se compte. La question de savoir si le tournoi a rendu le lieu, le club ou le quartier un peu plus vivable, ça ne se compte pas.
Roland-Garros est certifié, et c'est bien. Mais les nichoirs installés dans le bois de Boulogne resteront sur place bien après que le dernier rapport d'audit aura été archivé. Si vous ne devez retenir qu'une chose de tout ça : visez ce qui reste.