Le bidon de course, c'est l'objet le plus paradoxal du cyclisme moderne. Sur une seule étape de trois semaines, une équipe professionnelle peut en consommer plusieurs centaines. La plupart sont lancés sur le bas-côté à la vitesse où on balance une peau de banane. Et pourtant, presque personne ne se demande ce qu'ils deviennent.
On m'a posé la question un dimanche soir, après une étape de montagne que j'avais suivie du bord de la route : "et les bidons que les coureurs jettent, ils vont où ?" J'ai répondu une banalité. Puis j'ai cherché. Le résultat est plus intéressant que ce que j'imaginais, et beaucoup plus gris que ce que les équipes veulent bien montrer.
Points clés à retenir
- Un bidon non récupéré par un spectateur finit le plus souvent dans un sac de déchets de course, pas dans une filière dédiée.
- Le matériau dominant reste le polyéthylène (PEHD) ou le PET selon les marques, tous deux recyclables en théorie — en pratique, le tri est rarement fait.
- Les zones de jet réglementaires ont réduit le problème sans le supprimer : elles encadrent le geste, elles ne le recyclent pas.
- Quand vous récupérez un bidon, vous ne sauvez pas la planète. Vous retardez son passage en déchetterie.
- La vraie question n'est pas "comment recycler" mais "qui organise la collecte".
Ce que devient vraiment un bidon jeté sur un tour cycliste
Un bidon lancé par un coureur atterrit dans l'un de ces trois scénarios. Et l'ordre est important, parce que le plus fréquent n'est pas celui qu'on croit.
Scénario 1 : le spectateur l'emporte
C'est le cas que tout le monde connaît. Vous êtes au bord de la route, un coureur balance son bidon, vous le récupérez. Ce bidon va vivre une deuxième vie : il traîne dans un garage, sert à rincer une chaîne, finit par devenir le "bidon de secours" que vous emportez une fois par an.
Puis un jour il craquelle. Et là, il rejoint la poubelle classique. Pas la poubelle de tri. La poubelle normale. Parce que personne ne se dit qu'un vieux bidon de sport, c'est du plastique recyclable comme un autre.
Scénario 2 : la collecte officielle
Sur les grandes épreuves, il existe des zones de jet définies. Le règlement impose aux coureurs de ne se débarrasser de leurs bidons que dans ces zones, où des bénévoles ou des véhicules-balais récupèrent ce qui traîne. C'est un progrès réel par rapport aux années où on balançait n'importe où. Mais soyons clairs : ces zones encadrent le geste. Elles ne transforment pas le bidon en ressource.
Ce que font les organisateurs avec le contenu de ces sacs, en revanche, varie énormément d'une course à l'autre. Sur certaines épreuves, le recyclage est organisé avec la filière locale. Sur beaucoup d'autres, ça part en enfouissement comme le reste.
Scénario 3 : l'oubli
Le troisième cas, le plus invisible : le bidon reste dans un fossé, un buisson, un champ. Les équipes de nettoyage passent, parfois des jours après. Parfois pas du tout sur les petites courses. On m'a raconté qu'après certaines épreuves amateurs, on retrouve encore des bidons plusieurs semaines plus tard, à moitié enfouis dans la terre.
Le problème, ici, n'est pas technique. Il est organisationnel.
De quel plastique parle-t-on, et pourquoi ça change tout
Vous ne pouvez pas décider comment recycler un objet si vous ne savez pas ce qu'il contient. Et là, surprise : tous les bidons de cyclisme ne sont pas faits de la même matière.
Les deux familles principales
La quasi-totalité des bidons de course se répartit entre deux matériaux :
- Le PEHD (polyéthylène haute densité), le plastique opaque, souple, numéroté 2 dans la nomenclature de tri. C'est le même que celui des bidons de lait. Recyclable, filière existante, relativement simple.
- Le PET (polyéthylène téréphtalate), numéroté 1, plus rigide, souvent utilisé pour les bidons dits "techniques" avec valve. Recyclable aussi, mais la valve et le bouchon compliquent la donne en centre de tri.
Certaines marques proposent depuis quelques années des bidons en matériaux biosourcés, à base de canne à sucre ou d'autres végétaux. C'est une évolution intéressante, mais elle crée un nouveau casse-tête : un bidon biosourcé qui contient une valve en plastique conventionnel, ça se recycle comment ? Personne ne sait vraiment. La plupart des filières n'ont pas de protocole pour ces objets hybrides.
Le problème de la valve
Voilà ce que les communicants des grandes marques oublient de mentionner. Un bidon de cyclisme n'est pas un bidon de lait. Il a une valve, un bouchon, parfois une membrane. Autant d'éléments souvent fabriqués dans un plastique différent du corps du bidon. Résultat : même si le corps est recyclable, l'objet complet ne l'est pas forcément sans démontage manuel.
Autrement dit : le geste de tri que vous faites à la maison, quand vous balancez un vieux bidon dans le bac jaune, aboutit souvent à un refus en centre de tri. Le corps part en recyclage, la valve part en incinération — dans le meilleur des cas.
Que faire concrètement d'un bidon récupéré
Le bidon est dans votre sac. Il ne va pas se recycler tout seul. La question devient : qu'est-ce que vous en faites pendant les dix années où il va traîner chez vous ?
| Usage | Durée de vie typique | Fin de vie réaliste |
|---|---|---|
| Bidon de sport actif | 1 à 3 ans | Remplacement par un neuf, ancien finit en poubelle classique |
| Bidon d'atelier (rincer une chaîne, mélanger un lubrifiant) | 3 à 8 ans | Casse ou craquelle, poubelle classique |
| Objet de collection (signé, d'un coureur précis) | Indéfini | Transmis, revendu, jamais recyclé |
| Recyclage direct | — | Nécessite de retirer la valve, souvent impossible proprement |
Vous voyez le schéma. Le recyclage "pur" est presque toujours la dernière option choisie, parce que c'est la plus compliquée à mettre en œuvre pour un objet qui a une valve.
Ce qui marche vraiment
Je vais être franc : la meilleure chose à faire avec un bidon récupéré, ce n'est pas de le recycler. C'est de le réutiliser jusqu'à la mort. Un bidon qui sert pendant huit ans à rincer des chaînes, c'est un bidon qui n'est pas produit en neuf pour faire le même travail. L'économie de matériau est réelle, même si elle n'est pas spectaculaire.
Quand il casse, là, oui, direction le bac jaune si vous êtes en France — en acceptant qu'il finisse peut-être en refus de tri. Ou direction une déchetterie avec une filière plastique, si vous voulez mettre toutes les chances de votre côté. Mais soyons honnêtes : peu de gens font ce trajet pour un vieux bidon.
Ce qui ne marche pas
Les bidons "compostables" ou "biodégradables" que certaines marques ont mis sur le marché il y a quelques années ? Une fausse bonne idée, pour le contexte cycliste en tout cas. Un bidon compostable qui finit dans un fossé, ça ne se composte pas. Ça se décompose mal, en libérant des micro-plastiques. J'ai vu passer une poignée d'initiatives dans ce sens, et je n'en ai pas vu une seule tenir sur la durée d'une saison.
Qui devrait organiser le recyclage
Le geste individuel du spectateur a ses limites. Le vrai levier est en amont, chez ceux qui produisent et distribuent ces bidons en quantité industrielle.
Les équipes, d'abord. Chaque formation professionnelle consomme des centaines de bidons par saison, souvent floqués à ses couleurs. Ces bidons appartiennent à l'équipe, pas aux coureurs. Une équipe qui veut vraiment fermer la boucle devrait organiser une reprise en fin de saison, faire retirer les valves et envoyer les corps en filière. Je n'ai jamais vu une équipe communiquer clairement là-dessus. Le sujet n'est pas vendeur.
Les organisateurs, ensuite. Les zones de jet ont été une avancée, mais elles restent une politique de propreté, pas de recyclage. Tant que le contenu de ces sacs part à l'enfouissement, on a déplacé le problème, pas résolu.
Les marques, enfin. Celles qui fabriquent les bidons pourraient intégrer la question de la fin de vie dès la conception : valve démontable, matériau unique, indication claire de la filière. Ce sont des choix techniques simples. Ils ne sont pas faits, parce que la demande n'existe pas encore.
La question qu'on ne se pose pas
Il y a une chose que je n'arrive pas à sortir de ma tête depuis que j'ai commencé à creuser le sujet. Quand vous récupérez un bidon lancé par un coureur, vous participez à une tradition. C'est un moment de complicité entre le public et la course. C'est sympathique, et je ne veux pas casser ça.
Mais si vous le prenez, vous devenez responsable de sa fin de vie. Le coureur s'en est débarrassé. L'équipe ne le réclamera pas. Personne ne vous enverra de facture pour le recyclage. C'est vous, et vous seul, qui déciderez si l'objet finit dans une filière ou dans une poubelle.
Statistiquement, l'immense majorité finit dans une poubelle. Peut-être parce qu'à aucun moment on ne vous a expliqué qu'un bidon, ce n'est pas juste un souvenir. C'est un objet en plastique qui va mettre plusieurs siècles à disparaître, et dont la valve ne se recyclera de toute façon jamais.
La prochaine fois que vous en attrapez un, la vraie question n'est peut-être pas "comment je vais le recycler". C'est "est-ce que j'en ai vraiment besoin".