Chaque été, quelqu'un me pose la même question, en terrasse, entre deux étapes : « le Tour, franchement, ça pollue combien ? » Et à chaque fois, je vois bien que la personne attend un chiffre, un gros chiffre, celui qui clôt le débat.
Le problème, c'est que ce chiffre n'existe pas vraiment. Pas de façon propre. Et c'est justement ça qui rend le sujet intéressant. L'impact du Tour de France sur le climat n'est pas une donnée qu'on sort comme une facture : c'est un millefeuille, avec des couches qui n'ont ni la même taille ni la même responsabilité.
J'ai passé une partie de l'été 2023 à essayer de reconstituer l'empreinte d'une étape de montagne, pour un petit médias indépendant qui n'est jamais paru. Je n'ai pas réussi. Mais j'ai compris où tout le monde se trompe.
Points clés à retenir
- La majorité de l'empreinte ne vient pas des coureurs ni des voitures de l'organisation, mais des spectateurs qui se déplacent en voiture.
- Le Tour est un événement itinérant : il déménage une ville chaque jour, ce qu'aucune autre compétition de cette taille ne fait.
- Les émissions qu'on peut réduire (bus, logistique, énergie) sont minoritaires ; celles qui comptent (déplacements du public) échappent largement à l'organisateur.
- Le cadre de référence le plus souvent cité remonte au début des années 2010 — donc bien avant les éditions récentes.
- La vraie question n'est pas « combien », mais « qui devrait payer pour compenser, et pourquoi personne ne le fait ».
Pourquoi le chiffre du Tour de France est si difficile à obtenir
Il y a un truc que les gens ne réalisent pas : le Tour ne se joue pas dans un stade. Un stade, vous en connaissez l'adresse, la capacité, la consommation électrique annuelle. Le Tour, lui, change de décor tous les jours. Le vélodrome, c'est la France entière, sur trois mille cinq cents kilomètres.
Dans une enceinte fermée, on mesure tout : la clim, les projecteurs, les buvettes, les navettes. Ici, on traque une responsabilité qui fuit dans toutes les directions. Les bus de l'organisation ? Comptables. Les hélicoptères de la retransmission ? Il faudrait demander aux chaînes. Les camping-cars garés trois jours à un kilomètre de la ligne d'arrivée, moteur allumé pour la clim ? Personne ne les compte.
Scope 1, 2, 3 : où se cache le vrai poids
Pour ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans un bilan carbone, la grammaire de base tient en trois niveaux. Le scope 1, ce sont les émissions directes : les camions de l'organisation, les voitures de la caravane, les groupes électrogènes. Le scope 2, l'énergie achetée, surtout l'électricité. Le scope 3, tout le reste : ce qui remonte à la fabrication des goodies, aux repas, aux hôtels, et à ces fameux déplacements du public.
Devinez lequel pèse le plus. Toujours. Dans presque n'importe quel événement sportif, le scope 3 représente la part dominante. Et dans ce scope 3, ce ne sont ni les bidons ni les maillots qui font basculer la balance, mais les dizaines de milliers de personnes qui viennent en voiture thermique voir passer pendant quatre secondes un peloton qui ne s'arrête pas.
Ça, c'est le cœur du problème. Et aucune organisation sportive au monde n'a la main dessus.
Le bilan carbone du Tour de France repose sur des chiffres vieux de dix ans
Voilà quelque chose qui m'agace un peu. Quand on cherche des données précises sur l'empreinte du Tour, on tombe en boucle sur la même référence. Un bilan publié par l'organisateur au début des années 2010, autour des éditions 2010-2013. À l'époque, c'était un geste relativement pionnier : ASO faisait partie des rares organisateurs à s'être lancés dans l'exercice.
Le souci, c'est que tout ce qui circule depuis s'appuie là-dessus. Les rapports suivants sont plus rares, moins détaillés, ou évoqués sans que les chiffres dépassent jamais le cercle des initiés.
Ce que ces vieux chiffres disent encore
Les ordres de grandeur, eux, n'ont pas tellement bougé. La structure de la dépense reste la même : une petite part pour l'organisation, une part colossale pour le déplacement des personnes. Pour donner une idée, en tenant compte de tout, l'événement se compte en dizaines de milliers de tonnes équivalent CO₂ par édition. Certains travaux avancent un ordre de grandeur de l'ordre de 200 000 tonnes sur la version « toutes émissions confondues », d'autres nettement moins selon ce qu'on décide d'inclure ou d'exclure.
Et c'est là que la discussion dérape. Chacun peut faire dire ce qu'il veut à un bilan carbone en choisissant son périmètre. Inclure les diffuseurs télé ? Exclure les touristes venus exprès ? Compter les repas des bénévoles ? À chaque fois, le chiffre final bouge de façon spectaculaire.
Une information qui manque cruellement
Ce que je n'ai jamais trouvé — et croyez-moi, j'ai creusé — c'est une ventilation honnête sur une édition récente. La part imputable aux spectateurs, à l'organisation, et aux diffuseurs, séparément. Un peu comme une facture détaillée. Ça n'existe pas publiquement, ou alors ça existe mais personne ne le publie.
Et franchement, tant que cette ventilation n'existera pas, tous les débats vont tourner en rond. On comparera des choux et des carottes.
Comment le Tour de France se compare aux autres gros événements
C'est le passage que je préfère, parce qu'il fait tomber un certain nombre de clichés. On lit partout que « le Tour pollue énormément ». Vrai. Mais énorme comparé à quoi ? Un seul match de la Coupe du monde ? Un Grand Prix de F1 ? Un marathon ?
La bonne grille de lecture, c'est le nombre de spectateurs par tonne de CO₂. Ce qu'on appelle l'intensité carbone par personne.
| Événement | Durée | Public cumulé (ordre de grandeur) | Profil d'émissions dominant |
|---|---|---|---|
| Tour de France | 3 semaines | 12 à 15 millions de spectateurs bord de route | Déplacements individuels en voiture (scope 3) |
| 24 Heures du Mans | Un week-end | Quelques centaines de milliers | Course elle-même + transports |
| Coupe du monde de football | Un mois | Millions, mais concentrés sur des stades | Vols long-courriers + construction/rénovation des stades |
| Marathon de Paris | Une journée | Environ 60 000 coureurs | Déplacements amont + logistique minimale |
Regardez bien la dernière colonne. Le Tour et une Coupe du monde ne se ressemblent pas du tout, alors même qu'ils brassent tous les deux des millions de gens. La Coupe du monde concentre : un lieu, un stade, des vols longs. Le Tour disperse : chaque jour un nouveau lieu, mais des déplacements plus courts, plus locaux, majoritairement en voiture.
Résultat contre-intuitif : rapporté au spectateur, le Tour est souvent moins intensif qu'un grand rendez-vous footballistique international. Mais à l'échelle globale, il reste immense, parce qu'il y a beaucoup, beaucoup de monde.
Le vrai coût caché du Mans
Je prends l'exemple des 24 Heures du Mans exprès. Ce n'est pas la course des voitures qui fait l'essentiel de l'empreinte d'un week-end, c'est tout ce qu'il y a autour : le déplacement du public, la logistique des équipes, l'énergie des stands, la fréquentation d'un site isolé où on n'arrive qu'en voiture. Une course qui a lieu pendant 24 heures mobilise un territoire entier pendant une semaine.
Ce que ça m'apprend, c'est que pour n'importe quel grand événement, la course n'est jamais le premier poste. Jamais. Ce sont toujours les gens autour.
Ce qui est vraiment fait pour réduire l'impact
Bon, soyons justes. Le Tour ne reste pas les bras croisés. Sur le papier, il y a un plan de décarbonation, des engagements de mobilité, des incitations à venir autrement qu'en voiture. Ça existe, ça se développe, et ça part d'une bonne intention.
Sauf que. J'ai vu plusieurs de ces dispositifs de près en tant que spectateur, et honnêtement, l'écart entre l'intention et le résultat est parfois énorme.
- Les navettes mises en place pour monter au col : utiles, sincèrement. Mais à 6 h du matin, deux bus pour huit mille personnes, ça ne marche pas.
- Le covoiturage encouragé : bonne idée, sauf qu'il n'y a aucune plateforme unique pour le faire à l'échelle d'une étape.
- Le tri des déchets sur le bord de route : quand la caravane a distribué des dizaines de milliers d'objets en plastique, le tri met du temps à rattraper.
- Le report de certaines étapes en cas de canicule : ça protège les coureurs, pas la planète. Ce sont deux problèmes différents, il ne faut pas les confondre.
Le drame, c'est qu'aucun de ces résultats n'est publiquement mesuré et comparé. On a des intentions, des engagements, des communiqués. On n'a pas de courbe. Et sans courbe, on ne sait pas si ça marche.
La contradiction que personne ne veut assumer
Le Tour diffuse une image verte. Le vélo, sport propre par excellence, zéro émission pendant l'effort. C'est vrai. Mais cette image sert un produit qui, dans sa logistique, est tout sauf sobre.
Et je vais être direct : c'est cette contradiction, pas le chiffre de CO₂, qui tient le débat en vie depuis des années. Si on mettait le Tour en face de sa propre image, il faudrait choisir. Soit on assume que c'est un événement de masse avec les émissions qui vont avec, et on compense à grande échelle. Soit on réduit le format. Aucune organisation sportive de cette taille ne veut ouvrir ce débat.
Faut-il pour autant l'interdire ?
Non. Et je veux qu'on arrête de me poser la question de cette façon tellement binaire. Interdire le Tour, c'est casser une culture, une économie locale, une vitrine du vélo comme moyen de transport. Ce n'est pas un raisonnement sérieux.
Ce qui est sérieux, c'est de dire : si on veut un événement de cette ampleur, il faut accepter le coût carbone et le compenser réellement. Pas symboliquement. Réellement. Pas en plantant dix arbres pour un peloton qui a consommé la production énergétique d'une petite ville.
Les pistes qui tiennent debout
- Flécher les étapes de montagne pour que le public vienne en train ou en bus combinés, avec priorité d'accès pour ceux qui ne viennent pas seuls en voiture.
- Publier chaque édition un bilan ventilé scope 1 / scope 2 / scope 3, avec la part spectateurs clairement identifiée. Sans ça, aucune amélioration ne sera jamais démontrée.
- Réduire drastiquement la caravane publicitaire, qui existe surtout pour elle-même. Je dis ça, j'adore la caravane. Mais soyons honnêtes sur son coût.
- Intégrer l'empreinte des diffuseurs dans le bilan de l'événement, pas la laisser à côté comme un sujet annexe.
Rien de tout ça n'est techniquement compliqué. C'est politiquement inconfortable. Voilà la vraie raison pour laquelle ça n'avance pas plus vite.
Ce que je retiens après tout ce temps
Le Tour de France n'est pas un désastre écologique isolé. C'est une loupe. Il grossit tout ce qu'on ne veut pas voir de nos modes de vie : nos déplacements individuels, notre consommation d'objets, notre besoin de show. Le chiffre exact, celui que tout le monde réclame, n'apportera aucune réponse. Il sera toujours contesté, toujours recalculé selon le périmètre qui arrange celui qui le présente.
La vraie question, celle qui m'occupe depuis longtemps, n'est pas de savoir combien de tonnes de CO₂ le Tour émet. C'est de savoir pourquoi on refuse de payer pour ce qu'on aime. Payer en euros, payer en efforts, payer en renoncements.
Un cycliste professionnel vous le dira sans détour : pour grimper un col, il faut lâcher du lest. Le Tour, lui, n'a encore rien lâché. Il regarde la pente monter, il continue de pédaler, et il attend l'étape suivante en se disant que le pire viendra plus tard. Ça vous rappelle quelque chose ?